HORATIO

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29/07/2013

Acte 6 de Nicolas Abraham


Hamlet ou le fantôme du 6ème ACTE
Résumé du 6ème acte et de l’entr’acte de la vérité


Abraham, N., « Le fantôme d’Hamlet ou le 6ème Acte », In Abraham et Torok, L’écorce et le noyau, éd. Flammarion, 1987, pp447-474.

L’entr’acte de la « vérité » (1974-1975):

Nicolas Abraham introduit son 6ème acte d’Hamlet en affirmant que la dernière scène coupe l’action dramatique, contrairement à Œdipe-roi de Sophocle qui purifiait l’âme en dévoilant l’inconscient. Dans Hamlet l’action s’arrête faute de protagonistes. Le spectateur reste dans son désarroi, la pièce n’apportant pas l’apaisement final.

Les personnages de la tragédie sont comme agis par l’étranger, sont victimes de maléfices « surnaturels » : la manifestation d’un spectre. Le spectre matérialise le secret non avouable d’un « autre ». Il convient de le parler pour l’exorciser, explique N. Abraham, sinon la gêne d’un tel secret interdit le savoir (nescience) et induit l’enquête inconsciente (hallucination, délire).

L’apparition du spectre au début de la pièce ne laisse pas de doute, « le vieux roi avait dû emporter un secret dans la tombe ». N. Abraham fait le constat suivant, le fantôme n’apparaît pas pour lever la nescience, car la douteuse folie d’Hamlet n’est pas sans objet ; « si un fantôme revient hanter c’est pour mentir ». Le secret révélé par le fantôme d’Hamlet, comportant un ordre de vengeance, masque un autre secret indicible. « La quête du héros va s’en trouver à la fois faussée, et par la même authentifiée ».

Dès lors, nous dit N. Abraham, la tragédie incite le public à réagir inconsciemment aux énigmes qui demeurent, pour « réduire le fantôme et supprimer son effet : l’état pénible du savoir-non savoir, agent du conflit inconscient, fauteur de la répétition incongrue. » (p449).

Mais comment lever un secret si devaient subsister la coulpe et la honte qui s’y attachent ? A vouloir rétablir la « vérité », on met en question d’autres mensonges. Réduire le fantôme, c’est réduire la coulpe attachée au secret d’un autre, en contournant nos résistances. Pour N. Abraham, la fascination séculaire d’Hamlet doit se ramener à la pérennité en nous de « l’effet de fantôme » et de notre souhait de le réduire, en objectivant l’inconscient, par la remontée à son origine même.

Fort heureusement, écrit N. Abraham, le complexe d’Œdipe a été diagnostiqué depuis Freud et Jones. Le temps est venu de continuer ce que Freud avait entrepris et de rechercher cette fois un dénouement possible du drame, le dénouement resté en suspens lors de la tuerie terminale. N. Abraham se propose – rien moins que cela – de « guérir » le public « d’une névrose occulte qui, depuis des siècles, lui est infligée par la tragédie d’Hamlet ». (p451)


Le fantôme d’Hamlet ou le 6ème acte


Scène 1 :

(Les cadavres ont été emportés. Fortinbras et Horatio sont restés seuls.)

Fortinbras hume la fin d’une dynastie. Il a rétablit, à titre posthume, Hamlet sur son trône. Avant de coiffer sa couronne, il invite Horatio, « fidèle témoin dont la corde intime raisonne aux secrets que raison se cache », à mettre à jour l’occulte trame où fut ourdi le mal. Elseneur, payant dîme à Fortinbras, mon oncle, recouvrera ses remparts et ses digues.

Horatio nous prie d’excuser ses larmes. « Vérité nous comble à se montrer nue, mais ne souffre pas de se voir connue » ; elle attend un maître qui saura éclairer de sa torche vive, « secrets, hontes et crimes de nos parents, non sus, mais sus quand même » (p453). Hamlet apprit du fantôme de son père qu’il serait mort de poison, comme tous ceux dont on vient de sortir les corps d’ici.

(Fortinbras ramasse la coupe et la perle de l’union)

Horatio explique la ruse de Claude qui jeta la perle dans la coupe d’Hamlet, dissimulant la mort sure. Le Prince m’arrache la coupe, quand pour le suivre à mon tour, je veux y boire.

Abraham, par la voix de Fortinbras, a cette dernière et magistrale réplique : « c’est le vrai que trahi le dernier geste » mais il l’attribue à celui d’Hamlet qui dénonce le pays de l’union « sorti d’un sang poisonné ».

Dès cette première scène, Abraham vient d’énoncer trois « vérités » mensongères :
- Il fait du roi Fortinbras l’oncle du jeune Fortinbras ;
- Il révèle le savoir d’Horatio quant aux révélations du spectre ;
- La volonté d’Horatio de se suicider, car il savait pour la coupe empoisonnée.

Scène 2 :

(Apparaît le spectre en plein jour.)

Fortinbras n’est pas plus effrayé que cela. « Il doit avoir trempé là-dedans, dit-il. »

Abraham fait une autre manipulation, par la voix d’Horatio qui dit : « voilà l’image du vieux roi Hamlet, « il porte même armure qu’au jour où il affronta votre père » (p454). Alors que le texte de Shakespeare dit bien qu’il porte la même armure que le jour où il affronta Norvège.

Le spectre intervient car il est urgent de « t’instruire d’un fils auquel succéder tu prétends ». Hamlet a manqué de droiture et de cœur. « Il tergiverse quand il faut porter vengeance idoine pour la couche bafouée de son père… assassiné. (…) Les provinces qu’en combat j’ai gagnées, rends-les à ton oncle. Que nos deux peuples soient pour toujours libres d’un sourd litige. »

Le spectre vient se dédouaner. Et Abraham veut nous faire oublier le secret, l’objet de la discorde, qui opposa Fortinbras Père et le Roi Hamlet dans un duel de chevalerie.

Horatio réagit. Il se dit foudroyé par l’étonnement de voir le spectre injurier Hamlet, « ce fils qui vient , aux dépends de ses jours, de parfaire ce qui pouvait manquer à ton éternel repos. Le serpent venimeux expire d’un coup d’épée du prince, ta Gertrude se supprime elle-même, à boire au vin de l’inceste… » (p455)

Abraham par la voix de Fortinbras va alors faire trembler le spectre – alors qu’Horatio vient d’énoncer la raison d’être du retard de l’action, du dénouement, le processus inconscient. Que viens-tu en plein jour, « nous annoncer des secrets que plus personne n’ignore ? » De quoi parlais-tu spectre, de fiole à poison ? ou de viol de ‘l’oreille ?

Fortinbras soupçonne que son frère cadet lui a soufflé à l’oreille assoupie, le secret qui lui a glacé le sang de honte posthume ; et que, depuis ton âme va errant pour effacer tous ceux qui savent. Mais qui donc a vendu à Claude ce secret ?

(Les canons tonnent en la mémoire du prince Hamlet)

Scène 3 :

Un messager vient avertir qu’aux salves des canons, le prince est ressuscité, que le peuple l’acclame, qu’il s’est précipité vers le fleuve où s’est noyée son Ophélie et qu’il arrive bientôt sur une civière.

Scène 4 :

Deux réactions se produisent. Horatio reprend vie et Fortinbras restitue le trône et la couronne. Quant au spectre il continue de dénigrer le fils, pour convaincre Fortinbras de garder la couronne. « Il est urgent de te prévenir qui est Hamlet : un indécis, un lâche, un danger pour notre chère patrie ; il faut qu’à aucun prix tu n’abandonnes la couronne à son héritier légal ! Que mon fils se retire à la campagne, de gré ou de force, ou aille à l’asile des fous, à l’étranger, sous bonne escorte, vaillant Fortinbras, garde à toi le trône et restitue la province en litige à ton oncle. » (pp456-457)

Scène 5 :

(Hamlet arrive, accoudé sur une civière, sans voir le spectre)

Hamlet dit un long monologue où il s’interroge : « Suis-je en vie ? Suis-je un spectre pèlerin ? » Que de cadavre jonchent le sol ! Qu’importe l’opprobre est lavée et l’odieux n’est plus. Pourtant l’oncle Claude a gagné la partie. Mais dis-moi, vaillant papa, s’interroge Hamlet, qui donc vais-je, à défaut de fils ou de parents, importuner qu’il vengerait mon lâche assassinat ?

Lorsque Hamlet voit le spectre, il se demande si c’est son père que le peuple acclamait. « Moi, qui croyait trépasser pour ton bien, pour que tu n’aies plus à faire sur terre ! (…) N’ai-je donc pas conquis ton salut au prix du mien, du Denmark, orphelin ! »

Et c’est Fortinbras qui répond : Questionne ton vieux père, il y va du Denmark, pour qu’il nous vende le fin mot de l’histoire.

C’est Hamlet qui vend la mèche. Sauf que Abraham mélange les personnages : « Toi, Fortinbras ! le fils même du roi que le spectre ici « absent » fit jadis si brillamment passer dans l’autre monde, par contrat et bon droit, selon les us ? (…) Regarde-le, il tremble. Pour son pays Fortinbras, livré qu’il est à ton arbitraire. » (p459)

Pour Fortinbras, s’il vacille, c’est par peur du vrai. Car le spectre est menteur par nature. Il te fait croire que tu le vois ; il t’en conte de belles sur son repos, le crime des autres, l’injustice, etc. Coince-le. Il doit répondre !

C’est pourtant Hamlet qui vacille. « Je courais joindre mon Ophélie dans le fleuve et songeais aux eaux de couche où la mort vint trouver sa mère. (…) Ma naissance aussi fut la mort d’un autre… » L’homme qui t’aurait engendré suggère Fortinbras.

Et si l’ancien Fortinbras avait été l’époux de feux ma mère, se demande Hamlet. Un fossoyeur affirme que je suis né le jour même où Hamlet le défit. C’est père qui aurait dû y laisser les dents pour naître orphelin : moi, comme la fille de Polonius.

Abraham invente le fait que la mère d’Ophélie soit morte en couche et fait dire des révélations à Horatio : le Chambellan qu’Hamlet embrocha, était un faiseur de drogues. Il fut affranchi par Hamlet qui reçu en échange le fameux breuvage qui lui assura la victoire pendant le duel contre Fortinbras.

« Ta destinée fut deux fois marquée du nom du Pologne », résume Fortinbras ! Ta naissance aurait-elle rendue veuve, ta mère Gertrude, de quelque époux selon le cœur ? Le spectre a beau jeu de leur couper la parole. Les pensées d’Hamlet cheminent : « Un époux de cœur, dis-tu ? Serait-ce donc ton père lui-même ? » Abraham y va de son imagination ; parfois la reine m’appelait tendrement : « son Orphélius ».

Le spectre avoue : Je dirais tout. En désespoir de cause j’acceptais le défi de mon rival. J’ai gagné contre le plus grand bretteur du nord. Au lieu de célébrer le héros, Gertrude foudroyait l’assassin du bien-aimé. « Et plus jamais je n’eus le cœur ni même le corps de Gertrude. Elle mettait tout dans l’enfant, eût-il hérité de l’âme du héros défunt. Ma vie depuis lors se laissait partager entre ma charge et le désert. Trente longues années… » (p461)

De ce mélodrame, Hamlet est lui-même victime. « Que j’avais souffert moi-même par les élans incongrus de celle que ses chimères malsaines rendaient aveugle à ta haute valeur. »

Fortinbras n’est pas dupe. Il s’adresse au spectre : « si tu n’avais plus à mentir, tu ne serais plus là ». Voyons le revers de ses contes : « L’histoire commença par un pari, sur un pari elle faillit se clore… Des deux duels, à trente ans d’intervalle, le dernier doit contenir le premier : Hamlet était fort, mais Laërte vainqueur… » (pp461-462)

Abraham est à deux doigts d’expliquer cette violence d’Hamlet. Fortinbras refuse au spectre qu’il interrompt son récit. Hamlet prend la défense du spectre. « Le tout fut l’œuvre de Claude ! Lui seul avait pu subordonner le naïf Laërte en miroitant l’espoir d’en faire un prince. Eux deux ont expiés : faisons silence. »

Si l’idée du pari vient de l’Oncle, la renommée de Laërte tient au filtre extrait dans la cuisine de son père et séché sur la pointe de l’épée. On est en droit de se demander d’où Fortinbras tient ce savoir. Le spectre veut le faire taire et s’écrie : « Assez Fortinbras, ton esprit délire et ta mauvaise foi crève les yeux ! »

Abraham n’a plus qu’à manipuler le spectateur et à prendre Horatio a témoin. « Sachant Hamlet ressuscité, il accourt dare-dare, malgré l’heure indue pour un spectre, afin d’écarter son fils de la succession. » (p463) Hamlet ne peut y croire. Mais Fortinbras a des arguments, « tu veux ignorer que ton père te hait, car ton âme est pure. » To original de pureté, ce n’est pas ton père, mais celui que Gertrude aimait, héros d’autant plus pur que déjà mort. Quant à Claude, il n’a fait que redresser la balance, en versant son poison à lui, dans l’autre plateau.

Le spectre ordonne alors à Hamlet de le provoquer en duel. Horatio est, quant à lui, victime d’une hallucination olfactive : « Hah ! Cette odeur, je la remets : caillé par le poison, le sang de Fortinbras sur l’épée d’Hamlet, fleurait cette peste… Voici trente ans… » Odeur, cela dit en passant, que Horatio n’a pas sentie lors du duel entre Hamlet et Laërte.

Fortinbras attribue des intentions au spectre qu’on devrait lui attribuer – à moins que ce ne soit à Abraham lui-même – « le spectre vient hanter pour induire les témoins à charge dans des quiproquo fatals… »

Fortinbras sait comment il est mort. « Quand Claude vint lui souffler à l’oreille qu’il connaissait le secret de la perle, emblème d’union de nos territoires, qu’il savait par quelle arme détestable fut extorquée sa victoire de lâche, quand il s’entendit souffler à l’oreille ce que le complice avait à celer, et à sceller de silence à jamais, dès que son oreille fut violée par le viol de son secret, il en eut le sang glacé et tomba foudroyé de son propre poison. Mourir de honte c’est expier son forfait… » Fortinbras subsume tout, jusqu’à son dernier cri : « Maudit soit le Pologne, le traître… » Pourquoi Fortinbras sait-il tut ça ? Parce que Polonius était l’ex-confident du vieux Fortinbras.

Du coup Hamlet ne regrette pas de l’avoir transpercé. « Eussé-je plutôt percé le secret, elle serait reine… Mon Ophélie m’aurait absous d’avoir, sans le vouloir, fait disparaître un monstre, fût-il son père. » La preuve vient de sa couronne d’herbes vénéneuses, allusion au crime du roi, soufflé par son père. Sa folie le dénonce et m’exauce. Hamlet remercie « son frère » de l’avoir « guéri » outre-tombe et du lui avoir rendu son cœur.

(Mais le spectre ne bouge pas.)

C’est Horatio qui a la solution. Le défi était venu du nord et non de lui, et comme la force de l’adversaire était notoire, il le prit pour chantage de pirate. « Le Norge faisait mine de risquer tout son royaume, alors que pour Hamlet l’équivalent faisait une province. » Qui dit si le Pologne n’a pas vendu son poison aux deux adversaires. Sans quoi l’un aurait-il risqué un tel défi ? L’autre l’aurait-il relevé ?

Fortinbras n’a plus qu’à espérer que son père cuise aux enfers et le spectre n’a plus qu’à se dissoudre.

Scène 6 :

Horatio tremble pour Hamlet et Fortinbras. « Vérité nous comble à se montrer nue, rappelle Hamlet, mais ne souffre point de se voir connue ! Pour le peuple, il faut donc l’habiller… Qu’à la dévêtir il jouisse son saoul ! » (p466) Fortinbras en rajoute une couche, « nous vêtirons la belle dame de si aguichantes nudités que le nombre de naissances va doubler dans l’année ». Courage Horatio, continue-t-il, nous comptons sur toi !

Horatio bien qu’ayant l’esprit lent, finit par saisir, « nos vérités sont à tirer des bourdes du spectre » (p467) :
- Il vendait au Norge l’Union par haine du fils, pour cacher sa honte au peuple du bien mal acquis.
- Un complot fut fomenté par la reine et Claude, pour descendre le roi traître.
- Hamlet, surprenant le Pologne qui s’apprêter à violer Gertrude, le transperça.

Hamlet est ravi mais s’inquiète de ce que le Chambellan du roi devra savoir. Horatio, le « jardinier du passé », le rassure, je serai Chambellan du jeune roi Hamlet. « En ce jour où tous deux perdons un père, frères dans l’infortune, scellons pacte. Soit : les terres d’Union, partageons-les comme la vérité sur nos parents. »

Et c’est ainsi que le psychanalyste, Nicolas Abraham, entend guérir le peuple. Shakespeare n’avait fait que présenter un miroir au monde.

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