HORATIO

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10/02/2013

Hamlet d'Ambroise Thomas

HAMLET
Opéra en cinq actes

d’Ambroise THOMAS (1811-1896)
EMI CLassics, 2004

Metteurs en scènes : Patrice Caurier et Moshe Leiser
Livret de Michel Carré et Jules Barbier
D’après la pièce d’Alexandre Dumas et François Paul Meurice (1847)


ACTE I

Cet opéra s’ouvre sur le salut au roi pour son « hymen glorieux ». Nous assistons au second couronnement de la reine, ce qui est pour le moins une situation inversée par rapport à la pièce de Shakespeare, puisque dans le contexte historique de la société élisabéthaine, la reine est héritière du trône. Ce ne sera pas la seule situation renversée – ce monde est détraqué…

- Reine, Sèche tes larmes ! lui chante la cour. Nous apprendrons à l’acte 2, que la reine pleure les visions d’horreur encore vivantes dans son esprit de son défunt mari. Et lorsqu’Hamlet s’étonnera qu’en deux mois Gertrude puisse ainsi rayonner, nous nous étonnerons de n’avoir pas pensé plutôt à rapprocher sa mélancolie du souvenir de la mère malheureuse qu’elle fut pendant toutes ces années. « Quelques jours ont suffit à emporter ses larmes éternelles. Mais n’allons pas plus vite que la musique.

Quittons les festivités avec Gertrude qui s’étonne de ne pas voir son fils. Et savourons ensemble ce « – Silence ! Soyez Reine », que lui rétorque Claudius.

Quittons les convives et leur ode à l’ivresse pour une première scène dans la galerie. Au cours de cette rencontre avec Ophélie, l’espion c’est le spectateur tout au plus. Et celui qui vient interdire cet amour pure, c’est Laërte. Le roi l’envoie à la Cour de Norvège pour combattre et s’exiler. La mort dans l’âme, il confie Ophélie à son frère. - Auprès d’elle, remplacez-moi, demande Laërte à Hamlet. Amour platonique devenu incestueux avec cette parole d’Hamlet : « Le frère d’Ophélie est le mien ». Pourtant, il a d’autres raisons de ne pas vouloir paraître au festin.

- Pourquoi partez-vous ? lui a demandé Ophélie qui craint pour leur idylle. - Je fuis l’inconstance humaine, dira-t-il. Hamlet est mélancolique, mais il ne porte pas encore le deuil. Son habit deviendra aussi sombre que son dessin, après la rencontre avec le spectre infernal.

Horatio et Marcellus viennent troubler la fête, en vain : « - Risible vision ! Mensonges et sortilèges. (…) Le festin nous attend. » Pendant qu’ils chantent leur ode à l’ivresse, Horatio et le gardent courent prévenir Hamlet.

Pendant que le Roi Claudius « nargue la mort et brave le destin » au banquet, la rime risible fait son apparition sur les remparts : « - Anges ! défendez-nous/ Je sens plier mes genoux. » Le spectre parle enfin. Mais Hamlet, qui savait son père tombé « sous les coups du destin aveugle et jaloux », ne sais plus quel crime il doit venger, quel coupable il doit punir. Celui qui nous nargue bien sûr, mais pour l’autre, va-t-il nous le dire enfin ? Pressons ! Le jour se lève.

« - De ta mère pourtant détourne ta colère/ Abandonne au ciel le soin de la punir.
- O ma mère ! »


ACTE II

Pour la seconde fois, Ophélie se promène dans la galerie. Elle lit en attendant son Hamlet et son désintérêt si soudain. Hamlet ne lui prend plus la main. « Il garde le silence. Ses pas le portent ailleurs. » C’est un bout de la scène rapportée par Ophélie chez Shakespeare, d’un Hamlet débraillé, absent de lui-même, qui est ici représentée. Plus tard Gertrude en rapportera un autre bout – le temps est disloqué.

Nous assistons alors au pendant du monologue de la reine de comédie, par cet accès à la conscience d’Ophélie - interdite par la mise en scène de Shakespeare :
« Ses serments ont des ailes !
Dans le cœur des infidèles
Rien ne peut les rappeler !
Ils passent avec l’aurore !
Le jour qui les voit éclore
Les voit aussi s’envoler ! »

- Ce n’est pas des astres qu’il fallait douter, constate Ophélie. A cet instant Natalie Dessay pleure et ce ne sont pas des larmes de crocodile, car il lui faut rappeler au public qui l’acclame que c’est un peu plus que du théâtre.

Gertrude s’attendait à trouver son Hamlet auprès d’Ophélie. Elle sent bien qu’ils s’égarent tous les deux. Ophélie vient de faire l’expérience de ses serments superflus et veut trouver asile auprès de dieu.
Gertrude parvient à lui faire entendre raison : « - Cet obstacle qui surgit entre vos cœurs ne vient ni de lui ni de toi ». Gertrude décrit un bout de la scène vécue par Ophélie dans la chambre de Shakespeare : « J’ai vu dans son regard sombre passer comme un éclair, j’ai vu passer une ombre. (…) Il a refusé ma main tendue. »

Ce que Gertrude demande à Hamlet dans la salle du Conseil chez Shakespeare, Gertrude le demande à Ophélie dans l’opéra d’Ambroise Thomas :
- Ne pars pas !
- J’obéirai Madame.

Claudius vient retrouver Gertrude pour lui annoncer que son fils a perdu la raison. Gertrude craint qu’il n’ait découvert leur secret. - Non, ne craignez rien, aucune chance. Pourtant Gertrude est hantée par le passé, par sa vie auprès de son ignoble mari. « Il ne se doute de rien, rassure Claudius. » Et réciproquement…

La souricière :

Depuis sa rencontre avec le spectre, Hamlet sait. Il a fait venir une troupe de théâtre exprès pour attraper la conscience du roi. Hamlet réclame du vin comme l’autre réclamera de la lumière. Le Hamlet sobre de Shakespeare va au traquenard ivre de promesses.

Il est d’une gentillesse avec Ophélie – il s’assoit à ses pieds. La pantomime ferait moins de mal qu’une mouche de coche. Nous assistons à un échange des couronnes. Hamlet ne trouble pas la représentation, il est dedans. Il ne peut pas perturber, interrompre, il est le chœur.

Lorsque le roi de comédie est empoisonné, Hamlet s’écrit : « - Trahison ». On s’attend à ce qu’il ajoute : « Qu’on ferme les portes ». On se croie à la fin de la pièce de Shakespeare. On a la preuve. Mais le crime de lèse-majesté, c’est qu’Hamlet ne passe pas à l’acte.

La reine le détourne de ses intentions retardées : « Il brave, il outrage la Sainte Majesté. » Le roi reprend en canon : « - Il me brave, il m’outrage ! » La Cour reprend se chant en canon pour qu’il monte jusqu’aux cieux : « Il brave, il outrage la Sainte Majesté/ Il me brave, il m’outrage. »

Le vin sur la nappe blanche devient son linceul ; on vient d’assister à la mise à mort d’Hamlet.


ACTE III

Hamlet ne peut plus douter de la culpabilité de son Oncle. Qu’est-ce qui le retient de le tuer ? Telle est la question ! Mourir ou dormir ? Hamlet veut rejoindre son père.

Mais il est dérangé par quelqu’un qui vient. Il se fait espion – à l’instar de Polonius dans la galerie de Shakespeare – et observe la scène d’un Claudius qui implore à voix haute, son frère : « Apaise la colère de celui qui juge les rois. » Hamlet s’immisce entre ciel et terre… Qu’est-ce qui le retient d’agir ? Une terrible rebondissement : Polonius, le père d’Ophélie est son complice. Terrible révélation : « - Pourquoi ai-je entendu ce terrible aveu ? »

Hamlet disparaît, laissant derrière lui une ombre. Claudius croit avoir vu le spectre de son frère.

Nous allons de rebondissements en rebondissements. Gertrude annonce que l’autel est préparé pour l’union des fiancés. Hamlet est au comble du supplice : du forfait à accomplir, son père était complice ; il ne veut plus de mariage et demande à Ophélie de se cloîtrer. Folie. Folie.

Restée seule avec Hamlet, Gertrude le supplie : « - Rendez-vous aux conseils d’une mère qui peut être impuissante à protéger vos jours ! Vous avez gravement offensé votre père. » Non mais c’est un comble. Lui, Hamlet, avoir offensé son père ? Il est prêt de lui en coller une…

Non ! il n’a pas l’intention de l’assassiner. Hamlet ne devance pas les jugements du ciel. Le parricide, c’est aussi criminel que de tuer un roi et d’épouser son frère.
« - Eh bien ! Vous vous taisez ?
(…) Vous n’êtes plus devant un fils !
Courbez-vous devant un juge,
Ô Reine coupable ! »

Hamlet montre à sa mère le portrait du démon des enfers qu’elle a donné pour successeur à l’autre. Elle le supplie : « Epargne-moi. » Hamlet relève ses manches, prêt à en découdre. Qu’à fait Ambroise Thomas ? Il aurait pu nous montrer les mains crispées, d’un Hamlet agité par un accès maniaque. Qu’à fait le metteur en scène ? Pourquoi n’agissent-ils pas ? Telle est la question : « Pour vous défendre, appelez donc votre roi ». Hamlet casse le cadre, se saisit d’un morceau ; il est prêt à frapper. C’est à rien y comprendre. C’est à se taper la tête contre les murs. C’est ce que fait Simon Keenlyside. Maintenant Hamlet est apaisé par la voix de son père.


ACTE IV :

Ô Folie ! Ophélie ! Ô délire. Elle s’est engrossée en se ficelant un cousin autour du ventre. Elle est dans le déni de la réalité en répétant : « Hamlet est mon époux ». Sa folie s’accélère avec les paroles qui viennent à sa conscience : « S’il trahissait sa foi, j’en perdrais la raison ».

Ophélie fait des bouquets de fleurs, frénétiquement, désespérément. La Willis au regard de feu garde celui qui s’attarde dans la nuit au bord du lac bleu…

Ophélie sort un poignard, se lacère les seins. « - Mon âme est jalouse d’un bonheur si doux, dit-elle. » Elle s’ouvre les veines. Les scarifications ne sont plus supportables. Natalie Dessay s’effondre – le public se lève, hurle sa douleur et l’acclame. Heureusement que le public est là pour récupérer celle qui vient de se vider de son sang, de ses tripes. Car la cantatrice reste au sol, prostrée, en position foetale, bercée par les applaudissements nourris du public.

On pourrait en rester là, de ce drame éminemment moderne ! Mais non, il faut à tout prix faire du Shakespeare. Ophélie, agonisante, se relève pour se noyer.


ACTE V :

Une fin inattendue. Les fossoyeurs ouvrent un caveau ; s’ils savent pourquoi, ils ne savent plus pour qui. Ils chantent l’hymne de la populace : « hors le plaisir de boire, la vie est dans le vin. » Entre Hamlet, qui erre depuis deux jours dans la campagne « pour échapper aux assassins ».

Hamlet compte sur Horatio pour servir ses desseins énigmatiques. « - J’ai pu les différer sans que je les oublie ». Ophélie s’est trompée. Hamlet n’a rien oublié, « pas même Ophélie ».

Hamlet n’échappera pas à la dague de Laërte qui le cherche aussi. Le cortège fait son entrée pour mieux atterrer Laërte. Hamlet leur ravit le corps de celle qu’il aime : « Oh ! De leurs noirs complots déplorable victime ! »

Le spectre apparaît pour tous, cette fois-ci ; il intervient, enlace Claudius, l’enserre pour qu’Hamlet puisse accomplir sa vengeance, d’un seul coup de dague. Avant qu’Hamlet ne meurt pour rejoindre son Ophélie, le spectre ponctue : « Le crime est expié ! Le cloître attend ta mère ! (…) Vis pour ton peuple, Hamlet ! C’est Dieu qui te fait Roi ! »


ANALYSE :

Qu’importe… pourvu qu’on ait l’ivresse :

La place du vin est aussi importante chez Ambroise Thomas que chez Shakespeare. Dans cet Opéra, l’ivresse d’Hamlet contribue à l’échec de la souricière. Dans la pièce de Shakespeare, l’attitude de Gertrude qui veut faire boire la coupe de vin à Hamlet, dans le duel d’escrime final, contribue à entretenir les soupçons de sa culpabilité dans le meurtre de son premier mari.

La tragédie Shakespearienne va beaucoup plus loin avec les soupçons d’infanticides d’une reine voulant faire boire son fils pour le saouler et lui faire perdre ses moyens dans un duel qu’elle sait peut-être truqué. C’est d’autant plus inquiétant que Laërte et Claudius évoquent cette affaire, par leurs « propos d’hier soir » devant elle (fin de la scène 1 de l’acte 5).

Chez Shakespeare, Hamlet ne sait pas si sa mère est coupable. Et on ne sait pas de quoi (meurtre du premier mari, naissance illégitime d’Hamlet). Quel est le secret de Polonius ? Dans l’opéra d’Ambroise Thomas, Polonius est complice du couple royal. C’est un terrible aveu qui ne précipite pas la mort de Polonius mais le suicide d’Ophélie. C’est d’ailleurs la seule mort féminine à déplorer.

La punition réservée à Gertrude, c’est le cloître. D’après Elisabeth Malfroy le livret de cette œuvre n’a pas de signification religieuse, le sujet est la réparation d’un crime par la punition du coupable au détriment de l’amour. « Dans cette condition, il est difficile de définir les convictions religieuses d’Ambroise Thomas et d’apprécier son attitude face à la question de dieu. » (Avant-Scène n°262, p55) Avec au final, le couronnement divin d’Hamlet, ça nous donne quand même quelques indications sur le destin réservé aux femmes.

Mère coupable :

Chez Ambroise Thomas, le parti pris de la culpabilité de Gertrude est catégorique. A l’acte II, la conversation entre Claudius et Gertrude nous fait comprendre qu’ils l’ont assassiné. Ce qui rend fou Hamlet, ce n’est pas le non-dit, c’est de savoir, notamment que le père de celle qu’il aime est complice. Et c’est la raison pour laquelle il est épargné.

Les arrangements opérés par les auteurs servent une histoire d’amour avant tout. Cet Opéra est lui-même une adaptation du Hamlet d’Ambroise Thomas. Les coupes franches en font une romance, certes tragique. Polonius, Laërte, Gertrude ne meurt pas.

Par contre, la fin nous surprend autant qu’elle nous apprend : pour accomplir son dessein, Hamlet compte sur Horatio. Le livret dit qu’il lui a remis des lettres. Or Horatio va faillir – comme dans le Hamlet de Shakespeare, où le roi lui commande de veiller sur Ophélie (Acte 4, scène 5) ; elle se noiera malgré tout.

La personnalité mélancolique d’Ambroise Thomas, l’a conduit à écrire une autre version magnifique de Roméo et Juliette qui aurait pu s’appeler Hamlet et Ophélie, un Ur-Hamlet en quelque sorte. (Avec deux défaut majeurs, certes).


BIBLIOGRAPHIE :

http://www.forumopera.com/v1/critiques/hamlet_thomas_dvd.htm

Thomas, Hamlet, Avant-Scène Opéra N°262, mai-juin 2011.

http://www.musique.ac-aix-marseille.fr/DOCS/Dossier-pedagogique-opera_Hamlet.pdf

http://www.youtube.com/watch?v=AYCXsBrHwVg

http://www.natalie-dessay.com
http://www.simonkeenlyside.info